Une vie nouvelle

Jour 1

Ce matin, Lily s’est réveillée bien avant que le soleil ne se lève. À vrai dire, elle a à peine fermé l’œil de la nuit ! Il y a de quoi être toute excitée après tout : c’est aujourd’hui que les déménageurs Grandes Gens viennent les aider à vider la maison où la lutine vit avec son père, sa mère et son jeune frère. Elle a tellement hâte de découvrir leur nouveau foyer !

Peter, son frère, est bien moins enthousiaste. Il n’aime pas beaucoup le changement et il a du mal à accepter qu’il faille partir parce que les Grandes Gens veulent détruire le bâtiment où ils étaient installés depuis trois générations. 

— Lily, tu as fini tes cartons ?

— Oui, oui. Depuis hier matin.

La jeune lutine s’installe à table, toute sautillante. Sous le regard amusé de sa mère, elle coupe une tranche de noisette et commence tranquillement à déjeuner. Peter les rejoint en traînant les pieds.

— On est vraiment obligé ? On ne peut pas leur dire qu’on a changé d’avis ? Ils ne détruiront pas le bâtiment si on décide d’y rester.

— Peter, mon chéri… commence leur mère.

— Le grand-père de William a refusé de partir, lui. Toute sa famille a pu rester chez eux, le projet de destruction des Grandes Gens a été annulé !

La mère pousse un soupir. Elle est véritablement ennuyée pour son enfant, mais ce n’est pas possible de revenir en arrière.

— Crois-moi Peter, tu vas adorer notre nouveau foyer. Tu n’as jamais rien vu de tel.

Les parents de Peter et Lily ont eu l’occasion de visiter leur nouvelle maison avant d’accepter la proposition des Grandes Gens, et leur mère a toujours les yeux qui brillent quand elle en parle.

— En plus, papa va avoir un chouette travail, hein maman ? ajoute Lily.

— Oui. C’est vraiment le début d’une vie bien meilleure, répond sa mère.

Alors que Lily mord à pleines dents dans sa tranche de noisette, un bruit de moteur se fait entendre au loin…

Jour 2

Lily est allongée sur son lit. Une brise légère passe par sa fenêtre et agite les rideaux de lin. Les bras croisés sous sa tête, la jeune lutine observe le plafond. Il est d’un bleu profond comme le ciel. Les odeurs qui lui parviennent de l’extérieur sont douces et fleuries. Le déménagement s’est terminé il y a une heure à peine. Elle profite de la tranquillité des lieux.

Dans leur ancienne maison, tout était toujours silencieux, mais on ne pouvait pas parler de tranquillité pour autant. Lily et sa famille vivaient dans une maison installée au sous-sol d’un vieil immeuble désaffecté, dans une banlieue délaissée par les Grandes Gens à cause de la pollution. 

Toute la zone avait été interdite à la circulation, et on n’y croisait plus que des animaux et quelques autres créatures magiques. Les parents de Lily n’avaient eu la possibilité de déménager que grâce au nouvel emploi de son père.

Lily soupire de contentement. Dehors, une abeille bourdonne. Ici, mille et un bruits lui parviennent de l’extérieur, et pourtant, elle trouve que tout est plus reposant qu’avant. Même Peter, qui a fait sa mauvaise tête pendant tout le déménagement, n’a pas pu retenir un sourire émerveillé en voyant leur nouveau lieu de vie.

— Lily, ma chérie ? Les Grandes Gens vont nous faire visiter les lieux. Tu veux venir ?

La jeune lutine bondit hors de son lit. Non seulement elle voulait visiter les lieux, mais en plus elle ne voulait pas rater une seule occasion de côtoyer les Grandes Gens. Malgré toutes les sombres histoires qu’elle avait entendues sur eux, elle avait toujours été fascinée et curieuse d’en rencontrer en vrai.

Et puis, depuis quelques années maintenant, les choses commençaient à changer… 

Jour 3

Le terrain vague est immense. Lily se tient sur l’épaule d’une des Grandes Gens. La jeune lutine se tient solidement à la petite sangle qui y a été fixée juste pour elle. Elle n’ose pas trop parler, alors elle écoute. L’un des Hommes explique que le sanctuaire a été ouvert deux ans auparavant, et qu’il est maintenant prêt à accueillir la faune sauvage, maintenant qu’ils ont réussi à installer des fleurs de façon relativement durable.

— Et les abeilles ?

Lily a laissé échapper sa question. Elle pose une main sur sa bouche. C’était plus fort qu’elle : elle n’en a jamais vu, et pendant un temps, elle pensait qu’elle ne pourrait jamais en voir de toute façon. Les insectes avaient bien failli disparaître complètement. Les Grandes Gens s’étaient réveillées juste à temps pour mettre en place un projet de grande envergure : celui des sanctuaires. 

— Nous avons réussi à implanter une ruche.

— Une seule… murmura le père de Lily.

La jeune lutine le regarda se frotter la barbe d’un air soucieux.

— Ce sanctuaire est récent, explique le Grande Gens. Nous n’avons pas eu le temps de dépolluer assez, mais il y a urgence dans cette zone. Nous allons élargir la zone de protection. 

— Vous vous en sortirez ? demande le Grande Gens qui transporte Lily.

Il a l’air inquiet également. Lily gonfle sa poitrine de fierté.

— Mon père est l’un des meilleurs éleveurs d’insectes du pays. 

Les Grandes Gens échangent un regard. Lily sait que c’est encore étrange pour eux de côtoyer les peuples magiques. Les lutins sont les plus amicaux : autant coopérer pour rattraper les dégâts qui peuvent l’être. Continuer de s’écharper n’apporterait aucune solution.

— Vous aimez votre nouvelle maison ?

Lily rougit. Elle ne s’attendait pas à devoir parler pour de vrai avec un Grande Gens.

— Oh oui, dit-elle. C’est mieux que le béton. Et ici ça sent bon la nature.

Le Grande Gens sourit.

— Bientôt ça sera partout comme ça.

Jour 4

Allongée dans son lit, Lily repense à sa journée. Après avoir fait le tour du terrain, les Grandes Gens leur ont fait visiter le laboratoire. Il était bien loin de ce que la jeune lutine avait imaginé. Elle pensait que des gens en blouse blanche seraient occupés à préparer des poisons de plus en plus dangereux, soit-disant pour améliorer la vie des Grandes Gens. C’était comme ça, dans les histoires que son grand-père lui racontait.

Dans le laboratoire du sanctuaire, il n’y avait que des personnes occupées à essayer de faire pousser des plantes de la manière la plus naturelle possible, sans chercher à modifier quoi que ce soit, à l’écoute de la Nature.  « Elle fait déjà les choses tellement bien, Grande Sœur Nature…  » songe Lily. 

Quelqu’un frappe à la porte. C’est Peter. Il n’a pas voulu les accompagner plus tôt dans la journée et semble le regretter.

— On peut au moins aller voir les abeilles ?

— Peter, papa a dit que c’était dangereux tant qu’il ne les avait pas habituées à notre présence. Elles sont encore méfiantes et sauvages.

Le lutin affiche une mine boudeuse. Les bras croisés sur sa poitrine, il reste assis silencieusement sur le lit de Lily. Finalement, il hausse les épaules.

— Ils sont comment, les Grandes Gens ? demande-t-il.

C’est au tour de Lily de hausser les épaules. Elle ne saurait pas répondre de façon précise. Ceux qu’elle a vu avaient l’air chouettes, du moins gentils, mais elle ne peut pas s’empêcher de rester méfiante. Elle veut y croire et elle est très enthousiaste de tous les projets de sanctuaire, mais elle espère que cela durera.

— On va être bien ici Peter, tu sais ? dit-elle finalement d’une voix douce.

— J’avais besoin de plus de temps pour dire au revoir à nos amis, à notre maison… Dis Peter. Ici, c’est beau, mais il n’y a pas tous les souvenirs.

Lily sourit.

— On pourra retourner voir William et les autres quand papa aura un peu moins de travail ici.

Peter sourit un peu. Ils savent tous les deux que ça ne sera pas pour tout de suite, mais l’idée est plaisante.

Jour 5

Cela fait une semaine que Lily et sa famille ont déménagé. Les choses ne sont pas aussi simples que ce que la jeune lutine avait espéré. Les abeilles sont sauvages et méfiantes : il faut faire très attention à ne pas les déranger quand elles butinent. Tous les matins, son père fait le tour du terrain juché sur une libellule domestique. L’après-midi, il visite la ruche.

Les Grandes Gens sont en train d’essayer d’en installer une autre, mais Lily a l’impression que ce serait mieux qu’ils ne reviennent pas pendant quelques temps. Elle a lu un article à ce sujet un jour, dans une revue laissée à l’abandon. Les Sanctuaires fleurissent mieux quand les Grandes Gens les abandonnent totalement, comme si la Nature n’osait plus fleurir devant eux.

— C’est possible, répond sa mère.

Lily se rend alors compte qu’elle a pensé à haute voix.

— Tu crois ? demande-t-elle. Tu ne trouves pas ça bizarre, comme idée ?

— Non, au contraire. Ils ont tellement pris sans rien respecter que ce ne serait pas étonnant.

La jeune lutine regarde par la fenêtre, songeuse. Non loin de là, les Grandes Gens ont réussi à faire pousser des coquelicots. 

— Tu crois que c’est pour ça que même les fleurs ne poussent plus ailleurs ? Les Grandes Gens ne méritent plus de les contempler ?

— Peut-être aussi oui.

Sa mère s’affaire. Elle a récolté un peu de cire et elle fabrique des bougies pour les longues soirées d’hiver qui approchent. 

— Et tu crois qu’un jour, la Nature changera d’avis ?

— Je pense que oui. Quand les Hommes auront prouvé que cette histoire de sanctuaires, ça n’est pas qu’une passade égoïste.

— Comment ça ?

Lily fronce les sourcils. Pour elle, les Sanctuaires sont un projet formidable, qui prouve bien que les Grandes Gens essaient de se rattraper. Sa mère soupire. Elle fait couler de la cire dans l’un des petits pots, puis s’assoit.

— Tu sais que certains peuples magiques n’ont pas voulu faire la paix. Tu ne t’es jamais demandé pourquoi ?

Lily secoue la tête. Elle pensait juste que les autres ne voulaient pas encore pardonner, mais que ça viendrait.

Jour 6

La mère de Lily prend un air grave.

— Longtemps, très longtemps, les Hommes ont su vivre dans le respect de la Nature. Ils étaient en contact avec les animaux et tous les peuples magiques. Et puis, quelque part dans le monde, certains Hommes ont coupé le contact et ont commencé à se comporter de façon égoïste, ne pensant qu’à leur propre intérêt.

— Oui je sais déjà ça, dit Lily. Nous l’avons appris avec grand-père. Ces Grandes Gens là se sont éparpillés dans le monde entier et ont instauré cette façon de penser par la force. Presque tout le monde a oublié comment se lier à la Nature.

Sa mère hoche la tête en souriant.

— Tu as une bonne mémoire. Pendant des décennies, l’Homme n’a pensé qu’à lui. Parfois, il semblait faire quelque chose de bien, mais ce n’était souvent que dans son propre intérêt.

— Alors… réfléchit Lily, certains pensent qu’ils ont créé les Sanctuaires juste pour eux ?

— Sans les fleurs et les abeilles, ils sont condamnés. 

— Je croyais qu’ils savaient fabriquer de la fausse nourriture ?

La jeune lutine, qui aime lire et apprendre, avait un jour découvert que certains Grandes Gens se nourrissaient de pilules et de poudre. 

— Ce n’est pas pareil, dit sa mère en souriant. Mais oui, ils pourraient survivre un temps peut-être… Mais peut-être qu’ils ont réalisé que s’ils voulaient survivre, ils devaient faire attention.

— Et donc, les elfes et les gobelins leur en veulent parce qu’ils font peut-être ça uniquement pour eux ?

— C’est ça.

Lily fronce les sourcils. Quelque chose la gêne dans ce raisonnement. Elle n’aime pas l’idée qu’on ait décidé de façon arbitraire que les intentions des Grandes Gens n’étaient pas sincères et altruistes.

— Moi, je dis qu’on ne peut pas présumer ou essayer de deviner quelles sont leurs véritables intentions, déclare Lily. Alors je dis que les Sanctuaires, de manière pratique, c’est une bonne idée. Et la Nature décidera de ce qu’elle fera.

Avec un sourire, sa mère recommence à fabriquer ses bougies.

— C’est ce que pensent les lutins en général. C’est pour ça que nous sommes là. Pour aider les Grandes Gens.

Jour 7

Depuis qu’elle a emménagé avec sa famille dans l’un des sanctuaires des Grandes Gens, Lily a eu l’occasion de découvrir beaucoup de choses. Son père et sa mère prennent toujours le temps de lui expliquer ce qu’ils font et pourquoi. Elle sent qu’ils font toujours l’effort d’adapter leur discours pour que tout lui soit accessible.

La jeune lutine apprécie qu’on la traite déjà en adulte responsable et qu’on ne lui cache rien, même si elle ne connaît pas grand chose à l’élevage des insectes, et encore moins aux abeilles. Cela lui donne envie de bien faire.

Ces derniers jours, elle s’est mis en tête de retenir le nom de toutes les espèces de fleurs qui poussent dans le sanctuaire. Lily essaie d’ailleurs de convaincre Peter d’en faire de même…

— Je ne vois pas l’intérêt.

Son frère est toujours bougon, même s’il a commencé à sortir de temps en temps de sa chambre. Il aime l’air frais et les odeurs ici, même si ses amis lui manquent toujours. Petit à petit, il s’ouvre et redécouvre quelque chose d’essentiel :  le lien avec la Nature.

Cependant, pour l’heure, il est allongé sur son lit, occupé à feuilleter un livre. Lily vient s’asseoir à côté de lui.

— Allez ! C’est intéressant ! Et on pourra mieux aider papa et maman en faisant du repérage sur le terrain. Les Grandes Gens ont eu beaucoup de mal à faire pousser ces fleurs alors que les abeilles en ont besoin.

— Tu veux dire qu’ils ont eu du mal à le faire sans utiliser leurs poisons d’autrefois…

La jeune lutine hoche la tête. Son frère est plus amer qu’elle à ce sujet. Il en veut clairement aux Grandes Gens d’avoir ainsi empoisonné la Terre…

— Oui, dit-elle. C’est ce que je veux dire. Tu as raison, ils ne savent pas y faire, pas encore. Mais nous, on pourrait les y aider, si on demande aux fleurs comment faire. Tu sais qu’ils ont aussi oublié comment parler aux plantes…

Peter soupire. Il referme son livre. 

— Je viens avec toi. Mais c’est bien parce qu’on dit que le chant des coquelicots est inoubliable.

Jour 8

Aujourd’hui, c’est une journée de récolte du miel. Lily est toute excitée : les Grandes Gens vont revenir au sanctuaire pour la première fois depuis que sa famille s’est installée ici. Peter, quant à lui, bougonne. Il râle après les Grandes Gens qui ne peuvent pas s’empêcher de prendre. Lily l’imagine très bien en activiste elfe.

— Ils font toujours partie de la nature, il faut bien qu’ils se nourrissent. Maintenant, ils le font de façon raisonnée. 

— Mais le miel… ? C’est vital.

— C’est plein de bonne chose ! s’exclame Lily, d’un ton évident.

Peter lève les yeux au ciel, mais leur mère hoche la tête.

— C’est plus tactique que ça. Les Grandes Gens ont besoin de réapprendre le goût du vrai miel.

— Il y a du faux miel ?

Lily hausse les sourcils. Elle sait, bien-sûr, que les Grandes Gens savent fabriquer beaucoup de choses fausses, des imitations, mais … du miel ?

— L’industrie alimentaire des Grandes Gens a longtemps été… mauvaise, explique maladroitement leur mère.

Tout en regardant leur père préparer les abeilles à la venue des Grandes Gens, elle cherche ses mots.

 — Beaucoup de fraudes, beaucoup de produits de mauvaise qualité. Pour le miel, par exemple, celui qu’on trouvait le plus dans leurs immenses épiceries n’était que du sirop de sucre coloré. Les fondateurs des premiers sanctuaires ont dû lutter contre ça. Forcément, c’était moins cher que du vrai miel. Il a fallu réapprendre aux Grandes Gens a bien se nourrir. Et aussi à se responsabiliser.

— Se responsabiliser ?

Lily est impressionnée par les connaissances de sa mère, mais après tout, elle a longtemps étudié les mœurs des Grandes Gens quand elle était plus jeune.

— Tant que des Grandes Gens achetaient le faux miel en grande quantité, forcément, des industriels en produisaient le plus possible. À partir du moment où ils ont fait attention à en consommer moins, mais du vrai, acheté auprès des Sanctuaires, alors un changement a commencé à s’opérer.

Plus loin, leur père fait signe qu’il n’y a plus qu’à attendre les Grandes Gens.

— C’est pareil pour beaucoup de choses. Mais les Grandes Gens prenaient le problème à l’envers. « Ce n’est pas ma faute s’il y en a en vente », « ce n’est pas moi tout seul qui vais changer les choses », « c’est de la faute des industriels ». Il leur a fallu un long moment, avant de comprendre que leur façon de consommer était la première responsable…

Lily hoche la tête. Elle a envie d’en savoir plus, pour pouvoir proposer encore plus de solutions aux Grandes Gens. 

Jour 9

Cela fait maintenant plusieurs semaines que Lily et sa famille se sont installés dans le sanctuaire. La jeune lutine a commencé depuis peu à s’investir dans les relations avec les Grandes Gens. Ses deux parents préfèrent s’occuper des abeilles et des quelques insectes qui ont commencé à venir vivre là. Ils sont donc ravis qu’elle ait pris cette initiative !

Jusque là, cela a consisté à échanger quelques politesses avec les Grandes Gens chaque fois que ces derniers sont venus chercher le miel récolté. Aujourd’hui, Lily est nerveuse : un nouveau projet est en train de se mettre en place. Les Grandes Gens veulent commencer, tout doucement, à installer des ruches en dehors des sanctuaires, dans les jardins, les parcs…

Les parents de Lily ont longuement étudié la question (sa mère surtout, qui connait si bien les Grandes Gens). Même s’ils semblent confiants, Lily a encore quelques doutes…

— Vous êtes sûrs que les abeilles iront bien ? Est-ce que les Grandes Gens ont réussi à enlever leurs poisons ?

Son père prend une profonde inspiration.

— Je ne peux rien promettre, bien-sûr. Mais les Grandes Gens se sont résolu il y a quelques années à ne plus utiliser tous ces pesticides qui empoisonnaient la nature. Les abeilles iront dans les zones les plus sûres, dans un premier temps.

La jeune lutine affiche une moue dubitative.

— Et les abeilles seront d’accord ?

C’est au tour de sa mère de répondre.

— Là aussi, nous ne pouvons pas le savoir à l’avance. C’est pour ça que ce serait mieux que tu sois présente à chaque implantation de ruche, quelques temps, pour surveiller et ramener les abeilles assez vite si ça ne va pas.

Lily sent les battements de son cœur s’accélérer. C’est une grande responsabilité, et une grande aventure. La peur qui l’envahit peu à peu est un indicateur puissant, alors elle ne la repousse pas. Elle l’accueille au contraire. C’est vrai que c’est un grand bond dans l’inconnu. Mais elle en est capable : elle le fera.

Jour 10

C’est le grand jour ! Finalement, Lily a accepté de quitter sa famille quelques temps pour aller s’occuper des abeilles en dehors des Sanctuaires. Pour sa première mission, les Grandes Gens l’emmènent plus loin au nord, en bordure d’un tout petit village. Elle craignait de se retrouver à la ville, mais personne n’a voulu se montrer aussi téméraire pour ce projet.

Une petite maisonnette facilement transportable pour les Grandes Gens (mais bien trop grande pour elle seule) a été installée dans le jardin d’une fermette. Les bâtiments ont depuis longtemps été transformé en chambres d’hôte. Elle espère que les propriétaires ne se sont pas portés volontaires pour accueillir les abeilles juste dans le but d’attirer des clients. On raconte que les Grandes Gens sont prêts à payer cher pour admirer des plantes et animaux sauvages, même des insectes, maintenant que la Nature les fuit…

— Est-ce que je vous emmène voir la ruche ?

— Oui, s’il vous plaît.

Les abeilles n’ont pas encore été amenées : Lily doit d’abord tout vérifier pour pouvoir donner son aval. Alors qu’une femme la transporte sur son épaule, la jeune lutine scrute les alentours. Elle ne veut rien rater d’important, alors elle note sur un petit carnet tout ce qu’elle voit. Les fleurs ne seront peut-être pas assez nombreuses, mais ça vaut la peine d’essayer d’implanter les abeilles tout de même. 

— Où est le point d’eau le plus proche ?

La femme hausse les sourcils, puis réfléchit un instant.

— À un kilomètre vers le nord. Il y a un étang.

— Ça n’ira pas, répond Lily d’un ton catégorique. Les abeilles ont besoin d’eau à proximité de leur ruche. On ne peut pas compter sur la rosée ou quelques flaques de pluie. Il faut installer un point d’eau.

Sans discuter, la femme note sur un carnet la recommandation. Lily voit bien que la Grande Gens se sent concernée et impliquée. Elles échangent encore quelques informations et la jeune lutine estime qu’il n’y a aucun autre obstacle à l’implantation des abeilles. Elle s’apprête à en faire part à la femme quand un bourdonnement grave se fait entendre…

Jour 11

— Un frelon ! 

C’est la Grande Gens qui repère la première l’origine du bourdonnement. Elle pointe du doigt une direction et Lily a tôt fait de repérer l’intrus. Elle frissonne. Beaucoup de lutin préfère s’esquiver quand un frelon se trouve dans les parages. La jeune lutine l’observe attentivement.

— C’est un frelon asiatique, remarque-t-elle. Il faut trouver son nid. Quelques frelons peuvent suffire à détruire une ruche entière …

— Nous nous en occuperons. Nous avons l’habitude, nous savons la menace qu’ils représentent. Ce n’est pas la première fois que nous retirons des nids avant d’installer des ruches pour les abeilles. 

— Il faudra vérifier tout le terrain…

La femme lui sourit. Depuis son épaule où elle se trouve perchée, Lily voit le coin de ses lèvres se relever et sa pommette s’arrondir. La lutine hoche la tête. Elle ne sait pas si elle a plus peur pour elle ou pour les abeilles.

— Et vite… insiste-t-elle.

La Grande Gens semble comprendre.

— Nous pouvons installer votre maison en intérieur le temps de régler la question.

Lily ferme les yeux de soulagement. Une petite voix dans sa tête la traite de trouillarde, mais elle ne l’écoute pas. Elle sait qu’il ne fait pas écouter cette petite voix-là, mais plutôt celle qui vient du cœur et du ventre. 

— Je veux bien. 

— Les Nids seront enlevés dès demain. Y a-t-il d’autres détails à revoir ?

Après quelques secondes de réflexion, la lutine secoue la tête. Non, c’est bon, rien ne menace la santé des abeilles. Il ne reste plus qu’à savoir si elles voudront bien rester ici…

— Je veux bien un inventaire des plantes qui ont poussé ici, mais aussi de celles qui n’ont pas voulu.

Lily a compris, en observant la vie du Sanctuaire, que tout est relié. Elle ne veut pas se contenter d’introduire une ruche en espérant que ça fonctionne. Elle veut comprendre comment tous les êtres vivants interagissent entre eux, et pourquoi certains acceptent de pousser alors que d’autres non. Elle veut pouvoir apprendre tout cela pour le transmettre aux Grandes Gens et les aider à redonner de la vie à la Nature.

Jour 12

Les jours suivants passent à une allure folle. Les premières abeilles sont amenées avec de grandes précautions. Le père de Lily fait également le déplacement, pour l’aider à installer la reine. Il est extrêmement anxieux, la jeune lutine le devine à la ride qui barre son front. 

— Tout va bien se passer papa, dit-elle. J’ai tout vérifié. Les Grandes Gens ici sont attentionnés. Les abeilles s’y plairont. 

— Je sais ma puce, tu as bien travaillé.

Pourtant, son père est tout de même inquiet. Lily lui tape sur l’épaule pour attirer son attention.

— Non, papa, c’est plus que ça.

Son père fronce les sourcils. Ça y est, elle a toute son attention. Lily ménage son effet. Elle a une belle nouvelle à annoncer, qui va redonner de l’espoir à tout le monde. Avant l’arrivée de son père, elle a fait le tour du terrain une dernière fois, pour être sûre que tout irait bien. Et dans un recoin…

— J’ai trouvé un pied de lavande ce matin.

Son père ouvre de grands yeux.

— Vraiment ?

— Vraiment oui. 

Lily sourit à présent de toutes ses dents. Son père la prend dans ses bras et la fait voler comme quand elle était petite. La lavande avait toujours refusé de pousser chez les Grandes Gens jusque là. Le fait d’avoir trouvé un pied sur ce terrain, alors que l’on s’apprêtait à y installer les abeilles, était un signe plus qu’encourageant de la Nature.

— Restons calme, dit son père en s’efforçant de reprendre son sérieux. C’est une excellente nouvelle, mais ne nous reposons pas sur nos lauriers. La Nature a fait un pas vers les Grandes Gens pour montrer qu’elle voit leurs efforts. Ils ne doivent pas s’arrêter là.

— Ils ne le feront pas papa. Je sais qu’ils ont compris. Il faut continuer à les soutenir. Je leur parlerai ce soir, pour leur apprendre le langage des fleurs.

Lily a bien grandi, très vite, de façon inexplicable depuis que sa famille a déménagé. Son père la contemple, émerveillé par ce mystère que sont les enfants, par la façon dont ils changent et progressent sans cesse, devenant un peu plus eux-mêmes jour après jour. Il est fier que sa fille ait trouvé sa voie, en écoutant l’élan de son cœur. 

Oui. Tout ira bien maintenant, avec de la patience, du respect et de l’amour.

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